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Centre de recherches en histoire et épistémologie comparée de la linguistique d'Europe centrale et orientale (CRECLECO) / Université de Lausanne // Научно-исследовательский центр по истории и сравнительной эпистемологии языкознания центральной и восточной Европы

-- John Humbley: c-r, dans Romanische Forschungen, 1997, n° 3, p. 484-486.
         Langue et nation en Europe Centrale et Orientale du XVIIIème siècle à nos jours. Edité par Patrick Sériot. Co-édition ILSL et LINX. Lausanne: Université de Lausanne 1996, 358 p. (Cahiers de l’Institut de Linguistique et des Sciences du Langage 8)


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   C’est au détour d’une phrase que le lecteur apprend que ce numéro de revue constitue en réalité des actes d’un colloque. Il s’en serait un peu douté, car si l’adhésion à la thématique générale est normalement assurée, les approches sont très diversifiées, et la seule vue d’ensemble des dix-neuf contributions est celle que le lecteur dégagerait, avec quelque difficulté, lui-même. Le romaniste remarquera par ailleurs que seule une minorité d’articles concerne les langues romanes, comme il aurait pu s’y attendre, se résumant essentiellement à un article sur le statut du roumain en Moldavie, mais il s’étonnera d’en trouver un autre, très inattendu, compte tenu du titre, sur le mélange de langues chez les immigrés italiens au Brésil. Le lien qui l'ensemble, de façon ténue parfois, est le rapport souvent trouble dans l'Est du Vieux Continent entre nation et angue. Un certain nombre d’articles, et non les moins intéressants, portent sur les implications théoriques de ce thème, tandis que d'autres peuvent être considérés comme des études de cas, qui confirment ou infirment, le plus souvent implicitement, les théories proposées ailleurs.
                   Le responsable du numéro, P. Sériot, s'exprime d’abord dans une présentation des contributions, dans laquelle il s’efforce de faire ressortir l’apport théorique chacun. Il souligne l’opportunité de la réflexion sur le rôle que joue la langue et la perception de la langue dans les soubresauts que connaît depuis le début des années 1990 l’Europe orientale, et montre le danger de toute analyse globalisante. Il part de l’hypothèse que la perception de ce qui constitue la nation, et le rôle de la langue dans cette construction mentale s’explique par l’histoire, et se propose d’analyser les «nominations et discursivités» composant cette «architecture complexe et mobiles». Si certains participants font appel au Moyen-âge pour expliquer la perception de ce rapport, la plupart des théoriciens se contentent de remonter à l’Encyclopédie et à la Révolution, ainsi qu’au romantisme allemand. Les participants au colloque venaient tant de l’Est que de l'Ouest, apportant avec eux leurs modes de pensée. C’est ainsi que les Occidentaux, francophones essentiellement, privilégient l’interprétation contractualiste entre le couple langue et nation, tandis que les Orientaux pour leur part préfèrent une approche naturaliste. P. Sériot, quant à lui, pense la différence d’approche entre Est et Ouest provient d’une lecture divergente des leçons de la Révolution française, ce qui explique pourquoi la nation est perçue à l’Ouest comme un projet politique )y
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compris en Suisse), et comme l'émanation de l’ethnie à l'Est (y compris en Allemagne). Il en fait le sujet de son propre article, qui se trouve un peu perdu vers la fin du recueil, intitulé «La linguistique spontanée des traceurs de frontières'». Constatant que les langues n’ont pas de frontière nette, qu’elles constituent un continuum comme celui des couleurs, il examine les mobiles qui dans le passé ont poussé les hommes à considérer que telle «variété de langue» faisait ou ne faisait pas partie de telle langue, prenant exemple des représentations des Kachoubes et des Mazures (vus par les Allemands, par les Polonais et par ces groupes eux-mêmes). On aurait aimé que sa démarche très claire et très pragmatique soit adoptée par les autres auteurs théoriciens du recueil.
                   La conception contractualiste, issue de l'interprétation occidentale de Rousseau et de la Révolution, est développée surtout par S. Auroux dans «Langue, état, nation: le modèle politique», qui retrouve cette conception de la langue dans l’Encyclopédie, mais qu’il retrace tout au long du XIXème siècle. Ici, c’est la vision française du couple langue/nation qui prime, avec coup de chapeau aux linguistes allemands du romantisme, à commencer par Grimm.
                   Dans «Déplacement et renouvellement du problème de l’imitation: migrations et greffes de formes dans le développement des cultures d’Europe», P. Caussat, partant de l’exhortation de Leibniz aux Allemands à la fin du XVIIème siècle, examine le rôle de l'imitation dans l’évolution de la langue allemande, imitation par la traduction, mais imitation créatrice. L’essentiel de cet article est consacré aux considérations poétiques et philosophiques sur la nature de l’imitation et ses rapports avec la création. Il finit par évoquer le messianisme, incarné pour la Pologne par Mickiewicz, mais typique de la formation des nations de l’Est. A.-M. D’Ans, dans «Pas de langues, ni de territoires, ni d’ethnies chez les ‘primitifs’ : Une leçon d’anthropologie post-nationaliste», prenant en défaut la terminologie de l’ethnologie européenne, propose une nouvelle vision en se ressourçant dans l’observation des groupes dits primitifs.
                   Sans qu’il s’agisse d’études de cas, quelques contributions ne relèvent pas non plus d’une approche théorique. E. Cattin examine dans «Thomas Mann: la langue de l’exil» comment le grand auteur allemand a pu se sentir «étranger dans sa propre langue» et comment il a obtenu la liberté par la langue et par rapport à la nation allemande, J.-C. Chevalier, dans «Les linguistes français et les pays d’Europe de l’Est 1918 à 1931» raconte un chapitre de l’histoire de la linguistique, lorsque les philologues se sont mis au service de l’Etat. Ferdinand Brunot, Antoine Meillet et Mario Roques se sont activés pour I’«Europe nouvelle» en conseillant le gouvernement français (Meillet sur la Lithuanie), en s’engageant pour la Roumanie (Roques) et en participant à la fondation de revues, d’instituts et de réseaux. Le récit de Chevalier permet au lecteur de 1997 de comprendre comment la linguistique française tournait autour de ces trois hommes, les maîtres de nos maîtres, et des idées qui les hantaient.
                   Parmi les études de cas, A. Tabouret-Keller s'attache à l’emploi d’un certain nombre de mots-clés allemands dans «Le mot Volk dans la presse à destination des maîtres d’écoles primaires des populations allemandes à l’étranger (Auslandsdeutsche Volksschule) entre 1890 et 1939», qui révèle que la langue maternelle est portée aux nues lorsqu’elle est allemande, mais ignorée lorsqu’elle est polonaise ou hongroise, que le bilinguisme est suspect (comme d’ailleurs pour Meillet), et que la promotion nationale et linguistique passe par la scolarisation.
                   Le seul article concernant une langue latine d’Europe orientale, «Les notions de langue et nation roumaine à l’Est du Prut» de G. Cincilei retrace les efforts déployés par les Russes, devenus après 1920 sovié-
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tiques, pour détacher les Moldaves de la langue roumaine, en particulier en présentant leur langue comme «autre» que le roumain, comme étape indispensable pour réaliser leurs desseins impérialistes. Les tentatives de détacher un peuple de sa «nation d’origine» en renommant et en modifiant sa langue est un thème que l’on retrouve dans plusieurs autres articles, ceux de Sériot et de Tabouret-Keller en particulier.
                   La plupart des études de cas concerne l’Europe de l’Est, et la péninsule balkanique se taille la part du lion. P. Garde, dans «Langue et nation: le cas serbe, croate et bosniaque» distingue clairement le niveau d’analyse qu’il convient de préciser: dialectologique ou sociolinguistique. Selon le point de vue adopté, le découpage des «langues» slaves des Balkans n’est pas le même: il existe un diasystème, mais avec plusieurs standards. Si Garde appuie sa démonstration sur l’évolution observée au cours du présent siècle, L. Popovic, dans «Deux approches idéologiques de la vernacularisation de la langue littéraire chez les Serbes à la fin du XVIIIeme et dans la première moitié du XIXème siècle» remonte plus loin dans le temps et axe son exposé sur la vision serbe de l’établissement des langues standards. S. Škiljan dans «La langue entre symboles et signes: le cas serbo-croate» pose la question de la perception des langues, surtout du point de vue croate. Le cas de l’albanais est bien moins connu, mais la contribution de M. Samara, «Le problème de la langue et de la nation albanaise (XIXème-XXème siècle)», ne permet pas de cerner précisément les enjeux, à part le rôle de la langue dans la lutte pour l’indépendance, et les problèmes actuels de la diaspora albanaise.
                   L’Europe Centrale est représentée par B. Ferenčuhova, dans «La langue et la nation: le cas slovaque», qui évoque les revendications des Slovaques sous l’empire austro-hongrois d’avant la première guerre mondiale. Z. Hetényi, «La mentalité hongroise et la langue hongroise dans la théorie de Sandor Karacsony (1891-1951)», présence une vision sapir-whorfienne qui ne dit pas son nom. La Pologne est le sujet de «La nation et la langue dans la pensée polonaise des trois derniers siècles» de J. Puzynina. J. Toman dans «The Question of linguistic Nationalism in Medieval Bohemia» fait ressortir la fusion qui existait au XIVème siècle entre langue et identité de groupe, caractérisée par la polysémie du mot jazyk, qui englobe «peuple» aussi bien que «langue». M. Hint prend l'exemple de l'estonien pour décrire la part de volontarisme dans les efforts de création et de maintien d’une langue nationale de faible diffusion dans «Le rôle de la perte et du maintien de la langue pour la conscience nationale». S. Markish, enfin, dans «La ‘querelle des langues’, une querelle sur les langues (d’après la presse juive d’expression russe, autour de 1910)» examine les relations qu'entretenaient les Juifs de l'Empire russe avec les langues qu'ils employaient : yiddish, hébreu et russe.
                   Le bilan des études est difficile à tirer. D'une part, on constate un certain consensus sur l’idée de la construction de la perception de la nation à travers ces différentes composantes, dont la langue, objet elle-même d’une construction historique, même si les optiques occidentales et orientales ont du mal à coïncider. D’autre part, cependant, on se rend compte que les fameux faits de langue, surtout dans les «petits pays», sont loin d’être bien décrits, et encore moins bien analysés. C’est le mérite de ce genre de rencontre de faire le point avant toute tentative d’aménagement linguistique intempestif.